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La Panne de l’an 2000
Publié par André Serra dans André Serra, contes, tags: calendrier, lune, soleilLa Panne de l’an 2000
Il est minuit !
L’an 1999 a vécu et sa disparition vient d’être dignement fêtée, dans une joie un peu ternie par les soucis du temps. Maintenant commencent les festivités de l’année nouvelle, l’an 2000, et celles qui doivent accompagner les débuts du troisième millénaire !
Nous sommes à Montréal et il fait froid au-dehors. Les vitrines des restaurants sont embuées et les trottoirs blanchis d’une neige encore avare que quelques rares empreintes de pas parsèment çà et là. Quelques mendiants, drossés dans les encoignures abritées, ont tiré des draps de carton sur leurs visages.
La nuit s’écoule ainsi, joie dedans, misère dehors. Les lumières de la ville veillent. À l’aube, les fêtards rentrent chez eux, s’entre-souhaitant des vœux de bonheur et de félicité, psalmodiés comme pour conjurer le mauvais sort.
Il est 7 heures !
Les derniers retardataires de la fête tournent machinalement les boutons de leurs postes de télévision. On ne sait jamais ! Pendant que l’humanité tout entière arrosait la transition millénaire, qu’avait-t-il bien pu se passer dans le monde ?
Parmi les reportages sur les célébrations de la nuit dans tous les pays du monde, seule une nouvelle extravagante parvint à chasser la fatigue envahissante, dans un dernier sursaut d’euphorie :
Après une nuit bien arrosée et fêtée, les Parisiens ne sont pas encore dégrisés - il est 13 heures chez eux, et ils sont surpris qu’il ne fasse toujours pas grand jour - notre correspondant là-bas nous affirme en effet que la nuit continue à envelopper la capitale, comme si les Parisiens voulaient continuer leurs libations -
sacrés Parisiens !
Mais une heure plus tard, la nouvelle était confirmée par l’Agence France-Presse :
Paris - 14 heures : Sans que personne ait pu encore expliquer le phénomène qui s’offre actuellement aux Parisiens, la capitale est toujours plongée dans la nuit bien que nous soyons maintenant en début d’après-midi - l’éclairage public est resté allumé et de tous les coins du pays nous parviennent des informations semblables.
Alors qu’inexplicablement l’aube ne pointait toujours pas à l’horizon de Montréal, on y apprenait successivement avec stupeur, au cours de l’après-midi, que les deux tiers ouest de l’Asie, la totalité de l’Europe et de l’Afrique ainsi qu’une large partie de l’est du continent nord-américain se trouvaient toujours noyés dans les ténèbres, puis que l’ouest de ce continent, la totalité de l’Amérique du sud et l’extrême est de l’Asie jouissaient encore, tard dans la nuit du 1er au 2 janvier, de la luminosité d’un plein jour.
???
Ce soir-là, tous les peuples du monde se couchèrent déconcertés. Le phénomène persista au cours des jours suivants. La moitié du globe terrestre profitait en permanence d’une clarté de pleine journée, l’autre restant plongée dans la nuit. Une zone circulaire de pénombre dégradée séparait les deux parties du globe, et faisait le tour de la terre en traversant le centre de l’Amérique du nord et l’est de la Chine.
Le monde scientifique était en émoi et s’agitait en tous sens. Les journalistes s’agitaient un peu plus, mais bien moins que les puissants, les pauvres moins que les riches, et les philosophes davantage que les ouvriers. Progressivement envahis d’une angoisse de fin du monde, les gens n’osaient plus rester dans leurs maisons et vivaient dans la rue, interdits, échangeant des propos incohérents et se posant des questions stupides.
À Stockholm, l’un d’entre eux s’exclama soudain :
— Regardez ! La lune !
— Quoi ! La lune ? firent les gens qui l’entouraient.
— Et bien, elle était déjà là hier, au même endroit, à 3 doigts au-dessus du clocher de l’église Saint-Guillaume !
— Et alors ?
— Alors cela veut dire qu’elle n’a pas bougé depuis hier, et qu’elle ne bouge plus, tout simplement !
La nouvelle fit rapidement le tour du monde et des palais nationaux, là où les hommes qui savent veillent sur nous. Les astronomes vissèrent leurs yeux à leurs télescopes et pianotèrent fébrilement sur les claviers de leurs ordinateurs faméliques. C’était bien vrai ! La lune avait interrompu son cours solitaire autour de notre vieille terre depuis le 1er janvier à 0 heure.
Les hommes du ciel constatèrent en même temps que la terre elle-même ne tournait plus sur son axe depuis la première seconde de l’an 2000, puis qu’elle ne tournait plus autour du soleil, puis que le soleil avait également interrompu sa course invisible dans la voie lactée, puis que la spirale de cette dernière s’était figée comme sur un cliché photographique, puis que la voûte du ciel s’était immobilisée à son tour, bref, que rien ne bougeait plus dans l’univers, hormis les hommes dans leurs petites voitures,sur leurs petits vélos et sur leurs petits pieds.
Ahurissant ! Voilà tout à la fois remis brusquement en cause Newton et Einstein ! Car dans ces conditions la Lune aurait dû tomber sur la Terre, la Terre sur le Soleil, ce dernier se précipiter vers le centre de la galaxie et ainsi de suite ! Quant à nous, mieux valait ne pas y penser !
Le plus contradictoire était sans doute que tout ce qui se trouvait sur la Terre ignorait cet ordre de grève sidéral. Les corps continuaient d’y tomber lorsqu’ils n’étaient pas mus par une force qui leur imprimait un mouvement suffisant pour compenser leur pesanteur. Alors les scientifiques se déclarèrent unanimement incompétents… Déjà, la face sombre du globe connaissait des froids glaciaires, et la face claire des températures de fournaise.
???
La nouvelle de l’arrêt du mouvement millénaire de notre planète autour du soleil provoqua une panique sans précédent. En l’absence d’une explication scientifique, devenue improbable par la démission des savants, seule sembla alors significative celle de l’intervention d’une puissance divine. Les gens se précipitèrent dans les temples, églises, mosquées et synagogues, quêtant des prêtres, soudain investis d’un savoir transuranien, une révélation miraculeuse. La plupart de ceux-ci prirent alors une revanche longtemps attendue, sur le matérialisme qui les avait chassés des chemins du pouvoir et des honneurs publics. Pour eux, le phénomène était clair et transparent : la fin du Monde était arrivée, car Dieu avait décidé d’en finir avec ces morpions libidineux et veules en qui Il avait placé tous ses espoirs, et qui l’avaient trahi les uns après les autres, Lui et tous les prophètes qu’Il leur avait envoyés au fil des millénaires. Bientôt, sans doute, Il descendrait sur la planète dans un char de feu tiré par des anges aux ailes amidonnés, pour juger les vivants et les morts ! Ce fut là une belle occasion de ressusciter beaucoup de rituels négligés et de cérémonies oubliées, en pratiquant moult contritions rétroactives et de pénitences réparatrices.
Ceux qui ne partageaient aucune foi en un Dieu quelconque furent plus réalistes. La terre ne bougeant plus et leur habitat étant plongé, soit dans un froid sidéral, soit dans une chaleur d’enfer, ils comprirent que leur salut se trouvait dans la fuite. Pendant que d’autres acceptaient la température qui leur était désormais affectée par le démiurge en chantant des cantiques, ils tentèrent par tous les moyens possibles de rejoindre la zone “grise”, c’est-à-dire l’étroit anneau qui séparait la zone sombre de la terre de sa zone claire.
Ceux qui ne périrent pas au cours de cette exceptionnelle transhumance furent peu nombreux. Leur nombre fut cependant encore bien trop grand pour qu’ils survivent sur le ridicule territoire où la relative lumière d’un soleil rasant leur permettait de jouir d’une température acceptable, car leur entassement eut vite raison des maigres ressources d’eau et de nourriture de cet étroit espace. Ils se battirent entre eux pour les posséder et moururent par millions au cours de monstrueuses guerres civiles.
Tel fut le destin des hommes au cours de cette année 2000, dont on avait pensé qu’elle allait conduire l’humanité toute entière vers une destinée meilleure, et c’est dans cette situation atroce que la trouva le 31 décembre de cette même effroyable année, tissée de morts odieuses, de famines épouvantables, d’épidémies gigantesques et de douleurs extrêmes.
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Dans les premières minutes de l’an 2001, alors que les rares habitants qui étaient parvenus à subsister à Stockholm étaient sortis de leurs pauvres logis, creusés à 20 mètres sous la terre, l’un d’entre eux s’exclama soudain :
— Regardez ! La lune !
— Quoi ! La lune ? firent les gens qui l’entouraient.
— Et bien, elle était là, hier encore, à 3 doigts au-dessus du clocher de l’église Saint-Guillaume depuis un an, et ce matin, elle se trouve maintenant à une main plus loin à droite !
— Et alors ?
— Alors cela veut dire qu’elle a bougé depuis hier, et qu’elle a recommencé à tourner autour de la terre, tout simplement !
La nouvelle fit rapidement le tour du monde et des palais nationaux, là où les hommes qui savent veillaient toujours sur nous. Les astronomes vissèrent leurs yeux à leurs télescopes et pianotèrent fébrilement sur les claviers de leurs ordinateurs faméliques. C’était bien vrai ! La lune avait repris son cours solitaire autour de notre vieille terre depuis le 1er janvier à 0 heure.
Les hommes du ciel constatèrent en même temps que la terre elle-même tournait à nouveau sur son axe depuis la première seconde de l’an 2001, puis qu’elle valsait à nouveau autour du soleil, puis que le soleil avait également repris sa course invisible dans la voie lactée, puis que la spirale de cette dernière voltigeait à nouveau dans l’espace, puis que la voute du ciel, elle-même, tournoyait de nouveau au-dessus de nos têtes, bref, que tout bougeait enfin dans l’univers, hormis les hommes qui se trainaient à présent plus lentement que jamais sur leurs pauvres pieds.
Les survivants de cette abominable année eurent à peine la force de fêter ces retrouvailles cosmiques. Le char miraculeux d’où devait descendre pour les juger la divinité qui les avait châtiés si sévèrement n’était pas arrivé. Sans doute celle-ci avait-elle pardonné, devant tant de repentirs, de larmes et de sang versé !
Mais ce ne fut pas l’explication que trouva l’astronome dont l’opinion fut finalement retenue.
???
Cet astronome, réfugié depuis un an dans la région grise du globe, avait passé son temps à étudier le calendrier. Quelques jours après le redémarrage du système solaire, il envoya la communication que voici aux quelques journaux qui avaient pu continuer à paraitre :
L’an 2000 fut ingénument considéré par tous les terriens, sans exception, comme la première année du troisième millénaire. Or, ceux qui conçurent le calendrier le firent débuter à l’année 1, ce qui entrainait le fait que l’an 2000 était la dernière année du second millénaire et non la première du troisième. Nous avons donc tous commis la même erreur et engendré de la sorte une colossale contradiction cosmique.
Et, lorsqu’on connait l’influence déterminante qu’exercent les contradictions humaines sur la nature, on ne saurait s’objecter à ce qu’elle s’étende également au cosmos tout entier. C’est précisément ce qui se passa cette fois encore, la première sans doute de toute l’histoire de l’humanité, car cette contradiction étant unanimement partagée, son exceptionnelle cohérence à propos du calendrier produisit une force d’une puissance si inhabituellement prodigieuse, qu’elle parvint à paralyser les corps célestes, le cosmos ne sachant plus comment s’ajuster à l’homme.
Bref, planètes et constellations ne surent plus à quel saint se vouer ! Comment le leur reprocher ?
Notre monumentale contradiction perdit toutefois sa puissance au moment même où le calendrier, entrant réellement dans le troisième millénaire le 1er janvier 2001, la rendit caduque. Cette colossale puissance ayant disparu, l’univers se remit alors à fonctionner comme par le passé.
En conclusion de cette tragique expérience, je dirais que, si tristes et si regrettables que soient nos disputes intestines, souvent sanglantes et absurdes, notre sort peut atteindre des extrémités pires encore lorsque d’aventure il nous arrive d’être tous du même avis, car ce sont précisément nos désaccords qui nous maintiennent en vie et permettent à l’univers de fonctionner.
Aussi, que Dieu nous préserve à l’avenir de toute nouvelle unanimité !
André SERRA










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